LE DISPARU DE LA 22e LIGNE

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées
Mon paletot, aussi, devenait idéal (…)
Mon unique culotte avait un large trou (…)
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
«  Ma bohème »  Arthur Rimbaud.

 

Le lecteur attentif se souvient d’une chronique de juillet 2019 intitulée « Comme deux lézards au soleil ». Etait relatée la perte de son téléphone portable par Yves S. et l’expédition de recherche qui s’ensuivit sous un soleil ardent. On comprendra que mon étonnement fût mesuré lorsque je lus un courriel reçu en partage et adressé au grand Breton :
 
« Salut,Tu vas ?
P… j’ai perdu mon portable à Mios !
 
Si je prends le train jusqu’à Biganos pourrais-tu venir me chercher à la gare pour qu’on essaye de revenir sur la parcelle et en faisant sonner mon portable avec le tien essayer de le retrouver stp ? Yv »
 
Ainsi, au même endroit (à 500 mètres près) le planteur émérite avait à nouveau égaré son i-phone au cours de la révision d’une parcelle de pins parasols. Peu après je reçois un appel sur le fixe.
 
 « Olivier,  as-tu lu mon mail ?  Hier j’ai perdu mon portable, nous avons cherché, avec le colonel, en le faisant sonner, sans succès. Je me suis abonné tout à l’heure à un système de géolocalisation, il est garanti de le retrouver en une minute. Peux-tu me transporter, les autres potes ne répondent pas ? »
 
Il m’explique qu’une des poches de son pantalon est déchirée, il le sait, mais la fatigue d’une fin de journée dans la forêt aidant il a glissé son appareil au mauvais endroit…
A 9h45 nous partons, je suis curieux de voir la technologie en action. A l’entrée de la piste qui conduit à la parcelle nous interpellons une voiture de gendarmerie. Yves, candide, leur demande si nous pourrions nous brancher sur leur WiFi afin de joindre l’entreprise de géolocalisation qui me contactera sur mon propre téléphone. La gendarmette répond aimablement que cela n’est pas possible et que le moyen le plus sûr est d’aller au MacDo de Biganos pour accéder au WiFi. Moyennement convaincus nous allons néanmoins à l’adresse indiquée, en bravant quelques encombrements d’un samedi de grand départ. Tout en dégustant ( ?) un café nous tentons la jonction. Rien à faire la boite ne répond pas, ou alors nous ne sommes vraiment pas qualifiés.
Un geek à l’action !
« J’ai quand même viré 0.90€ au titre d’un abonnement d’essai, c’est de l’escroquerie. «  soupire Yves. 
Nous décidons de revenir sur la parcelle et de patrouiller en tentant de faire sonner l’i-phone.
« Une chance que je n’ai pas laissé sur vibreur, comme d’habitude.  Et l’appareil du colonel doit être pourri. »
Bref, si l’on peut s’exprimer ainsi, nous sommes à nouveau devant la gendarmerie ayant perdu une heure et demie. Peu après nous voici sur le terrain de recherches. Cela n’a pas l’air simple, aucun point de repère sauf les pins parasols tous les 20 mètres, au milieu des pins maritimes et d’une végétation enthousiaste qui limite le champ de vison à 1,50 mètre, sur deux hectares:
 De belles fougères…
 
L’affaire s’annonce délicate d’autant qu’il a plu la nuit dernière et que la batterie de l’appareil doit être proche de zéro. Bon, « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».  Yves me présente les deux lignes de pins, sur 200 mètres environ, qu’il a parcourues la veille, seul puis en compagnie du colonel. Nous crapahutons entre ajoncs et bruyères et je lance un appel téléphonique à intervalles réguliers. Nous tendons l’oreille, guettons le moindre son artificiel entre le cri des oiseaux et le crissement des insectes. Rien ! Je garde les yeux rivés au sol. Le portable peut être n’importe où.
 
Nous contrôlons l’aller et retour puis allons, par acquit de conscience, jusqu’à une cabane sise à l’un des angles de la parcelle. J’ai la sensation que le guide était si fatigué en fin de labeur qu’il ne savait plus très bien ce qu’il faisait. 
Nous passons une heure à fouiller, de moins en moins confiants et puis il faut se résoudre à rentrer. Nous remontons en voiture, parfaitement dépités. Le temps perdu n’est rien, l’échec prime. Le retour est rapide et sans histoires. Yves récupère son vélo et disparait au coin de la rue. Je me restaure tardivement et, alors que je m’apprête à bouquiner un brin, le téléphone fixe retentit. 
« Allo, c’est Yves. Je téléphone de la boutique.  Le gars a réussi à géolocaliser mon portable et nous avons fait une capture d’écran sur mon ordinateur et  on voit à 5 mètres près où il est. Peux-tu m’embarquer, les autres potes, le colonel, le Breton, ne répondent pas. »
 
Mon enthousiasme à l’idée de repartir sur la route, affronter les embouteillages pour un résultat peut –être à nouveau décevant, mon enthousiasme est pour le moins tempéré, sauf que :
J’ai gardé de ma jeunesse une confiance dans le progrès, confiance qui se réduit sans doute avec l’expérience mais  persiste. Localiser d’une boutique un appareil quasi en fin de course à 50 km de là,  avec une précision de quelques mètres me parait fascinant. Je dis « banco ». 
En voiture Yves tâche de se convaincre que cette fois-ci est la bonne :
« M….,   on va réussir,   je le sens. Il me faut récupérer au moins la carte SIM»
En attendant, jour de grand départ aidant, nous nous confrontons à des bouchons sérieux sur l’autoroute. Il doit être 17h30 lorsque la recherche peut reprendre. 
« J’ai compté,  le portable borne à la 22e rangée de pins, en revanche nous n’avons pas de repère sur cette rangée. Il y a bien un grand houx à l’extrémité de la 23e mais il reste une incertitude et trop d’arbres pour les dénombrer à partir de là. »
Compter 22 rangées tout en se battant avec la végétation, en contournant les épineux, en évitant les tiques prêtes à vous sauter dessus, en se méfiant des trous n’a rien d’évident et l’on est vite distrait de son chiffrage. Nous réitérons.
 
Pas de chance quand même, le portable serait perdu en bordure de parcelle ou proche d’un endroit remarquable nous serions plus optimistes. Cet animal est en plein centre d’une étendue anonyme. Nous consacrons une demi-heure à fouiller la 22e ligne, écartant les fougères, les molinies, les bruyères et les ajoncs. Rien, bernique, wallou ! Sur la prise d’écran nous tentons de dénombrer les manques dans les files de pins mais le cliché de support parait ancien et la situation sur le terrain évolue, des arbres manquent. Yves démonte le paillage du pin parasol présent sur la 22e,,  le Président est particulièrement fier de ses paillages, composés des pins maritimes voisins qu’il a trucidés « pour faire de la lumière », de fougères et surtout de ces foutus ajoncs agressifs. Cela doit faire environ 60 cm de hauteur « pour empêcher les herbes de pousser, garder la fraicheur et l’humidité. » En attendant il faut avoir des gants pour s’y attaquer. 
En dépit de la technologie nous commençons à fléchir dans nos certitudes. Naturellement je persiste à lancer des appels mais n’entends rien en retour. Pourtant si le portable est sur cette ligne nous devrions le trouver, zut ! Je me déporte et 20 mètres plus loin il y a un autre pin parasol sur le billon 22. J’ai passé mes gants à Yves qui ne saurait demeurer sans agir. Et je ne tiens pas trop à me déchirer les mains en dégageant le paillage (j’ai gardé de ma pratique professionnelle un grand respect pour l’intégrité de mes mains).
« Viens par ici, Yves, il faut voir là-dessous. »
« Tu crois ?  Cela ne correspond pas aux échancrures que l’on note sur la prise d’écran. Bon, on va essayer quand même. »
Il se met à la tâche et en trois minutes le paillage est viré et brusquement…
« Mon portable !  Nous l’avons retrouvé, j’y croyais plus,  bravo, bravo !!!! »
   Euréka !
 
Dans une allégresse sans nuages le planteur se saisit de l’appareil, manipule ses boutons et constate :
« Ah, mince, il est sur vibreur ! On pouvait toujours le faire sonner sous son tas de branches. »
Le retour vers la grande ville se fait dans une ambiance festive. Les correspondants sont informés de notre réussite. J’apprends que le colonel est allé attendre Yves à la gare mais comme celui-ci ne connait pas son 06 il n’a pas pu l’avertir et inversement, le grand Breton s’est manifesté par courrier électronique mais nous étions déjà partis.
Bon, je ne sais pas s’il y aura une troisième fois mais il parait que l’on apprend de ses erreurs…
 
Olivier F. Léonard